L'adolescent, qui ne comprenait pas grand chose à la musique malgré l'admiration profonde qu'il ressentait pour ceux qui maîtrisaient cet art, commença à s'ennuyer, et, comme à chaque fois que cela arrivait, se sentit obligé de le faire savoir par un profond soupir agacé. Daran rouvrit les yeux.
« Si tu ne te plais pas en notre compagnie, on ne t'oblige pas à rester. Tu peux rejoindre Enarlis et les filles... suggéra t-il d'un ton tout à fait neutre. »
Malheureusement pour lui, Woofang prit la proposition pour une attaque et réagit au quart de tour ;
« J'serais mieux ici si toi t'y étais pas! Et tu sais quoi ? Je t'emmerde! »
Il se leva, avec la ferme intention de s'en aller, ce pourquoi il sentit bon de se justifier :
« Y a que TA compagnie qui me plaît pas. Nan, si je m'en vais c'est pas à grâce à toi ! Parce que moi, contrairement à toi, je suis pas un objet, on m'a pas demandé mon avis à moi, cette guerre, je veux pas la faire! »
Daran, qui commençait à perdre patience, sentit la main de son père se poser sur son bras, épargnant ainsi à Woofang de subir les foudres du grand blond excédé. Kendrakar dirigea alors son regard sur l'adolescent qui se tenait debout, gêné dans sa fuite par Darion dont les ailes bloquaient, à escient sans doute, le passage vers la porte de sortie.
« Reste ici Woofang, ordonna le patriarche Annavatar. Je vais avoir besoin de toi demain ; si je devais recourir à Daermon, j'aimerais que tu veilles à ce que personne ne m'approche.
— Tu parles, il passera son temps à se planquer, railla Daran.
— Et toi ? Tu vas te carapater au fond du temple et pas oser en sortir! T'es qu'un sale enfoiré de lâche! explosa son frère adoptif. Pendant que les gens vont mourir toi tu seras là à te vautrer dans ta chapelle à la con et...
— CA SUFFIT! beugla Kendrakar. »
Un silence de mort s'abattit sur la pièce. Woofang, qui n'avait jamais vu son maître s'énerver, ne sut réagir autrement qu'en le fixant avec de grands yeux effrayés, la bouche ouverte, incapable d'émettre le moindre son. Daran ne semblait pas en mener plus large mais connaissait assez son père pour savoir que dans cette situation, se taire était leur meilleure option.
« Ecoutez-moi bien, tous les deux ! Si je vous ai gardé ici plutôt que de vous envoyer vous réfugier au palais, c'est parce que je pensais pouvoir vous faire confiance ! J'estime votre valeur, et je sais que vous serez plus utiles ici ! Et nous allons TOUS défendre cette cité jusqu'à notre dernier souffle s'il le faut, pour tout ce qui nous y est cher ! Personne n'a voulu cette attaque, et nous avons la chance inespérée d'être prévenus et...
— L'ennemi ou Altaïr, pour moi ça change rien. Ils sont tous pareils, l'interrompit Woofang en grognant. »
La gifle, violente et mémorable, partit sans prévenir.
Kendrakar regretta aussitôt son geste, mais le mal était fait. La joue douloureuse, son disciple sentit des larmes de rage perler dans ses yeux et rouler sur sa peau basanée. Il était choqué. Il ne comprenait pas le geste. L'agression.
La violence de l'acte le ramena deux années en arrière et tout ce qu'il avait cherché à oublier depuis son arrivée dans la famille Annavatar lui revint en mémoire. Son visage se décomposa. Son cri déchira le silence en même temps que ses genoux qui heurtaient le sol de pierre blanche, sur lequel vinrent s'échouer quelques larmes de détresse. Il tremblait de tout son être, aux portes de l'hystérie.
Darion ne sut rester indifférent à ce triste spectacle, quand bien même l'insolent Woofang eût sans nul doute mérité ce qu'il lui arrivait. Il n'aimait pas la souffrance sous quelque forme que ce fût – et sans doute était-ce l'une des raisons qui avaient poussé le daermoor à se lancer dans l'étude de la médecine. A cela venait s'ajouter ce lien étrange qui s'était tissé entre eux. Ils ne s'étaient jamais vraiment parlé, et n'avaient jamais vraiment passé de temps ensemble, mais ils tenaient l'un à l'autre, sans réellement pouvoir l'expliquer. L'un protégeait l'autre. L'autre se soumettait à l'un. C'était instinctif.
Le daermoor vint donc relever l'adolescent, et le serra contre lui pour le calmer, lui murmurant ces mêmes mots qu'une mère emploierait pour rassurer son enfant lors d'un orage violent. La solution fut efficace ; Woofang sécha lui-même ses larmes et se détacha ensuite de la créature en marmonnant un « c'est bon, ça va. »
Kendrakar lui fit alors signe de venir s'asseoir à côté de lui. Le garçon s'exécuta, mais son regard fixé sur le sol trahissait le sentiment de honte qui l'avait envahi. Il s'était encore donné en spectacle et le regrettait déjà. Il fut tiré de ses tristes pensées par son maître qui venait affectueusement de lui ébouriffer les cheveux, avant de lui tendre un jus d'orange avec un léger sourire sur le visage.
Woofang s'empara timidement du gobelet de bois offert par l'Aldarian, à deux mains pour ne surtout pas risquer de le faire tomber. Il ne voulait rien salir, rien gaspiller ; Ici les fruits étaient en abondance et les Annavatar vivaient sans avoir à se priver de quoi que ce fût, mais il se rappelait d'un temps pas si lointain où le moindre nectar n'existait qu'en rêve et où, lorsque la soif se faisait sentir, il n'y avait pour la soulager que de l'eau croupie. Aussi but-il avec précaution, sans attendre que tout le monde fût servi. On ne lui en tînt pas rigueur ; si ce soir devait être le dernier, il n'était pas question de le gâcher.
Kendrakar afficha alors un grand sourire qui se voulait optimiste, et se leva, le bras tenant son verre tendu vers le ciel, pour annoncer à l'assemblée ;
« Messieurs, à l'espoir de vous voir vivants tous les trois demain soir, et puisse Daermon garder les loups dans les collines et les femmes dans nos lits ! »
Daran et Darion approuvèrent avec amusement, levant leurs liqueurs à la suite du rouquin enthousiaste.
« Woofang, viens dans mes bras, et dis-moi donc ce qui te tracasse tant et t'empêche de profiter de notre petite soirée, l'invita gentiment Kendrakar en remarquant l'anxiété trahie par un regard fuyant, rivé sur le sol. »
Le disciple obéit cette fois sans faire d'histoires. Il avait besoin de réconfort, et malgré son affection pour le daermoor, lui préférait l'étreinte de son maître, pilier de son existence. Il ne fit cependant pas bénéficier l'assistance du moindre aveu quant au sujet de ses craintes, blotti contre l'Aldarian tel un enfant en bas âge dans les bras de sa mère à l'heure de la berceuse. Un sourire moqueur vint alors se dessiner sur le visage angélique de Daran qui eut toutefois la présence d'esprit de s'abstenir de tout commentaire ; Le moment eût été mal choisi – et Darion le lui signifia clairement d'un mouvement de queue menaçant. Le grand blond lui répondit par un haussement d'épaules blasé et remplit d'une liqueur colorée le verre qu'il avait vidé un instant plus tôt.
« C'est normal d'avoir peur tu sais, murmura alors Kendrakar à l'adolescent à moitié endormi contre lui. Nous avons tous aussi peur que toi, il est juste plus difficile de le cacher la première fois. Tu n'as pas à en avoir honte. »
Woofang protesta par des borborygmes plus ou moins compréhensibles qui, si l'on se donnait la peine de les mettre bout à bout, s'interprétaient en une sorte de « J'ai pas peur » peu convaincant.
« Nous vaincrons, assura Darion. Viens avec moi maintenant, ton maître et Daran ont encore à parler. J'ai une surprise. »
L'adolescent, appâté par le gain, consentit à se détacher de l'étreinte de Kendrakar pour le laisser en tête-à-tête avec son fils aîné et suivit le daermoor dans la cour d'un air curieux et insolent, comme si les événements des heures précédentes n'avaient jamais eu lieu. L'homme-dragon s'arrêta enfin près du portail, et avec un sourire se tourna vers Woofang, pour lui tendre son instrument.
« Il est pour toi. Lorsque tu te sens en danger, ou que des mauvaises pensées surviennent, prends le luth et joue. Fais aller tes doigts sur les cordes, jusqu'à t'oublier toi-même. Et puis, il est magique, il te portera bonheur... Je sais que ça peut paraître un peu soudain, mais je t'ai vu loucher dessus avec envie tout à l'heure alors je me suis dit que ça te ferait plaisir. Et puis, je l'ai depuis très longtemps, il est devenu un peu petit pour moi. Il saura chasser tes cauchemars comme s'il avait été enchanté dans ce but.
— Oui, c'est chouette, mais je sais pas m'en servir. La seule fois que tu m'as laissé l'essayer j'ai cassé la moitié des cordes.
— Je t'apprendrai.
— Demain ?
— Non Woofang, soupira le daermoor. Demain nous serons en guerre, maintenant tu pourras toujours essayer tout seul si tu t'ennuies, n'oublie pas que si tu ne veux pas aider ton maître, il y a une place pour toi au palais. Je te laisse maintenant, il est vraiment tard, profite de ce qu'il reste de nuit pour te reposer et n'aie crainte ; demain est un autre jour. »
Darion ne laissa pas à l'adolescent l'opportunité d'émettre la moindre objection ; ses deux larges ailes se déployèrent dans son dos et après s'être, par souci de place, écarté du haut portail d'entrée, il s'envola et disparu dans les ténèbres d'une nuit sans lune. Désormais livré à lui-même et doucement gagné par la fatigue, Woofang se laissa tomber sur l'un des bancs qui longeaient le mur extérieur de la cuisine. Il esquissa quelques notes sans vraiment les connaître. Tenter de comprendre le fonctionnement de l'instrument confirma la parole du daermoor ; ce casse-tête chassa de son esprit toute forme de mauvaise pensée et, peu à peu, la fatigue triompha de son être, le sol fut désigné par le destin pour lui servir de lit et c'est le luth serré fortement contre lui que le jeune homme s'endormit, la tête pleine de mélodies inventées par Darion lorsqu'il venait en visite.
Il fut l'un des rares à trouver le sommeil cette nuit-là, alors que toute la ville était plongée dans une effervescence silencieuse et que dehors, à quelques centaines de mètres seulement du Troisième Anneau, l'ennemi révisait sa stratégie.
Dans un camp comme dans l'autre, rien ne devait être laissé au hasard.