vendredi 6 août 2010

CHAPITRE 1 - PARTIE 2


L'adolescent, qui ne comprenait pas grand chose à la musique malgré l'admiration profonde qu'il ressentait pour ceux qui maîtrisaient cet art, commença à s'ennuyer, et, comme à chaque fois que cela arrivait, se sentit obligé de le faire savoir par un profond soupir agacé. Daran rouvrit les yeux.
« Si tu ne te plais pas en notre compagnie, on ne t'oblige pas à rester. Tu peux rejoindre Enarlis et les filles... suggéra t-il d'un ton tout à fait neutre. »
Malheureusement pour lui, Woofang prit la proposition pour une attaque et réagit au quart de tour ;
« J'serais mieux ici si toi t'y étais pas! Et tu sais quoi ? Je t'emmerde! »
Il se leva, avec la ferme intention de s'en aller, ce pourquoi il sentit bon de se justifier :
« Y a que TA compagnie qui me plaît pas. Nan, si je m'en vais c'est pas à grâce à toi ! Parce que moi, contrairement à toi, je suis pas un objet, on m'a pas demandé mon avis à moi, cette guerre, je veux pas la faire! »
Daran, qui commençait à perdre patience, sentit la main de son père se poser sur son bras, épargnant ainsi à Woofang de subir les foudres du grand blond excédé. Kendrakar dirigea alors son regard sur l'adolescent qui se tenait debout, gêné dans sa fuite par Darion dont les ailes bloquaient, à escient sans doute, le passage vers la porte de sortie.
« Reste ici Woofang, ordonna le patriarche Annavatar. Je vais avoir besoin de toi demain ; si je devais recourir à Daermon, j'aimerais que tu veilles à ce que personne ne m'approche.
Tu parles, il passera son temps à se planquer, railla Daran.
Et toi ? Tu vas te carapater au fond du temple et pas oser en sortir! T'es qu'un sale enfoiré de lâche! explosa son frère adoptif. Pendant que les gens vont mourir toi tu seras là à te vautrer dans ta chapelle à la con et...
CA SUFFIT! beugla Kendrakar. »
Un silence de mort s'abattit sur la pièce. Woofang, qui n'avait jamais vu son maître s'énerver, ne sut réagir autrement qu'en le fixant avec de grands yeux effrayés, la bouche ouverte, incapable d'émettre le moindre son. Daran ne semblait pas en mener plus large mais connaissait assez son père pour savoir que dans cette situation, se taire était leur meilleure option.
« Ecoutez-moi bien, tous les deux ! Si je vous ai gardé ici plutôt que de vous envoyer vous réfugier au palais, c'est parce que je pensais pouvoir vous faire confiance ! J'estime votre valeur, et je sais que vous serez plus utiles ici ! Et nous allons TOUS défendre cette cité jusqu'à notre dernier souffle s'il le faut, pour tout ce qui nous y est cher ! Personne n'a voulu cette attaque, et nous avons la chance inespérée d'être prévenus et...
L'ennemi ou Altaïr, pour moi ça change rien. Ils sont tous pareils, l'interrompit Woofang en grognant. »
La gifle, violente et mémorable, partit sans prévenir.
Kendrakar regretta aussitôt son geste, mais le mal était fait. La joue douloureuse, son disciple sentit des larmes de rage perler dans ses yeux et rouler sur sa peau basanée. Il était choqué. Il ne comprenait pas le geste. L'agression.
La violence de l'acte le ramena deux années en arrière et tout ce qu'il avait cherché à oublier depuis son arrivée dans la famille Annavatar lui revint en mémoire. Son visage se décomposa. Son cri déchira le silence en même temps que ses genoux qui heurtaient le sol de pierre blanche, sur lequel vinrent s'échouer quelques larmes de détresse. Il tremblait de tout son être, aux portes de l'hystérie.
Darion ne sut rester indifférent à ce triste spectacle, quand bien même l'insolent Woofang eût sans nul doute mérité ce qu'il lui arrivait. Il n'aimait pas la souffrance sous quelque forme que ce fût – et sans doute était-ce l'une des raisons qui avaient poussé le daermoor à se lancer dans l'étude de la médecine. A cela venait s'ajouter ce lien étrange qui s'était tissé entre eux. Ils ne s'étaient jamais vraiment parlé, et n'avaient jamais vraiment passé de temps ensemble, mais ils tenaient l'un à l'autre, sans réellement pouvoir l'expliquer. L'un protégeait l'autre. L'autre se soumettait à l'un. C'était instinctif.
Le daermoor vint donc relever l'adolescent, et le serra contre lui pour le calmer, lui murmurant ces mêmes mots qu'une mère emploierait pour rassurer son enfant lors d'un orage violent. La solution fut efficace ; Woofang sécha lui-même ses larmes et se détacha ensuite de la créature en marmonnant un « c'est bon, ça va. »
Kendrakar lui fit alors signe de venir s'asseoir à côté de lui. Le garçon s'exécuta, mais son regard fixé sur le sol trahissait le sentiment de honte qui l'avait envahi. Il s'était encore donné en spectacle et le regrettait déjà. Il fut tiré de ses tristes pensées par son maître qui venait affectueusement de lui ébouriffer les cheveux, avant de lui tendre un jus d'orange avec un léger sourire sur le visage.
Woofang s'empara timidement du gobelet de bois offert par l'Aldarian, à deux mains pour ne surtout pas risquer de le faire tomber. Il ne voulait rien salir, rien gaspiller ; Ici les fruits étaient en abondance et les Annavatar vivaient sans avoir à se priver de quoi que ce fût, mais il se rappelait d'un temps pas si lointain où le moindre nectar n'existait qu'en rêve et où, lorsque la soif se faisait sentir, il n'y avait pour la soulager que de l'eau croupie. Aussi but-il avec précaution, sans attendre que tout le monde fût servi. On ne lui en tînt pas rigueur ; si ce soir devait être le dernier, il n'était pas question de le gâcher.
Kendrakar afficha alors un grand sourire qui se voulait optimiste, et se leva, le bras tenant son verre tendu vers le ciel, pour annoncer à l'assemblée ;
« Messieurs, à l'espoir de vous voir vivants tous les trois demain soir, et puisse Daermon garder les loups dans les collines et les femmes dans nos lits ! »
Daran et Darion approuvèrent avec amusement, levant leurs liqueurs à la suite du rouquin enthousiaste.
« Woofang, viens dans mes bras, et dis-moi donc ce qui te tracasse tant et t'empêche de profiter de notre petite soirée, l'invita gentiment Kendrakar en remarquant l'anxiété trahie par un regard fuyant, rivé sur le sol. »
Le disciple obéit cette fois sans faire d'histoires. Il avait besoin de réconfort, et malgré son affection pour le daermoor, lui préférait l'étreinte de son maître, pilier de son existence. Il ne fit cependant pas bénéficier l'assistance du moindre aveu quant au sujet de ses craintes, blotti contre l'Aldarian tel un enfant en bas âge dans les bras de sa mère à l'heure de la berceuse. Un sourire moqueur vint alors se dessiner sur le visage angélique de Daran qui eut toutefois la présence d'esprit de s'abstenir de tout commentaire ; Le moment eût été mal choisi – et Darion le lui signifia clairement d'un mouvement de queue menaçant. Le grand blond lui répondit par un haussement d'épaules blasé et remplit d'une liqueur colorée le verre qu'il avait vidé un instant plus tôt.
« C'est normal d'avoir peur tu sais, murmura alors Kendrakar à l'adolescent à moitié endormi contre lui. Nous avons tous aussi peur que toi, il est juste plus difficile de le cacher la première fois. Tu n'as pas à en avoir honte. »
Woofang protesta par des borborygmes plus ou moins compréhensibles qui, si l'on se donnait la peine de les mettre bout à bout, s'interprétaient en une sorte de « J'ai pas peur » peu convaincant.
« Nous vaincrons, assura Darion. Viens avec moi maintenant, ton maître et Daran ont encore à parler. J'ai une surprise. »
L'adolescent, appâté par le gain, consentit à se détacher de l'étreinte de Kendrakar pour le laisser en tête-à-tête avec son fils aîné et suivit le daermoor dans la cour d'un air curieux et insolent, comme si les événements des heures précédentes n'avaient jamais eu lieu. L'homme-dragon s'arrêta enfin près du portail, et avec un sourire se tourna vers Woofang, pour lui tendre son instrument.
« Il est pour toi. Lorsque tu te sens en danger, ou que des mauvaises pensées surviennent, prends le luth et joue. Fais aller tes doigts sur les cordes, jusqu'à t'oublier toi-même. Et puis, il est magique, il te portera bonheur... Je sais que ça peut paraître un peu soudain, mais je t'ai vu loucher dessus avec envie tout à l'heure alors je me suis dit que ça te ferait plaisir. Et puis, je l'ai depuis très longtemps, il est devenu un peu petit pour moi. Il saura chasser tes cauchemars comme s'il avait été enchanté dans ce but.
 — Oui, c'est chouette, mais je sais pas m'en servir. La seule fois que tu m'as laissé l'essayer j'ai cassé la moitié des cordes. 
— Je t'apprendrai.
— Demain ? 
— Non Woofang, soupira le daermoor. Demain nous serons en guerre, maintenant tu pourras toujours essayer tout seul si tu t'ennuies, n'oublie pas que si tu ne veux pas aider ton maître, il y a une place pour toi au palais. Je te laisse maintenant, il est vraiment tard, profite de ce qu'il reste de nuit pour te reposer et n'aie crainte ; demain est un autre jour. »
Darion ne laissa pas à l'adolescent l'opportunité d'émettre la moindre objection ; ses deux larges ailes se déployèrent dans son dos et après s'être, par souci de place, écarté du haut portail d'entrée, il s'envola et disparu dans les ténèbres d'une nuit sans lune. Désormais livré à lui-même et doucement gagné par la fatigue, Woofang se laissa tomber sur l'un des bancs qui longeaient le mur extérieur de la cuisine. Il esquissa quelques notes sans vraiment les connaître. Tenter de comprendre le fonctionnement de l'instrument confirma la parole du daermoor ; ce casse-tête chassa de son esprit toute forme de mauvaise pensée et, peu à peu, la fatigue triompha de son être, le sol fut désigné par le destin pour lui servir de lit et c'est le luth serré fortement contre lui que le jeune homme s'endormit, la tête pleine de mélodies inventées par Darion lorsqu'il venait en visite.
Il fut l'un des rares à trouver le sommeil cette nuit-là, alors que toute la ville était plongée dans une effervescence silencieuse et que dehors, à quelques centaines de mètres seulement du Troisième Anneau, l'ennemi révisait sa stratégie.
Dans un camp comme dans l'autre, rien ne devait être laissé au hasard.

vendredi 30 avril 2010

CHAPITRE 1 - PARTIE 1



Le maître et l'apprenti se faisaient face, debout dans la grande cour, bras croisés, attendant chacun la réaction de l'autre. Le Soleil commençait à percer entre les nuages matinaux, proche de son zénith, et il était temps pour les enfants Annavatar, tout juste levés de table après un déjeûner copieux, d'être envoyés faire la sieste dans leurs lits douillets. Woofang en avait horreur et, du haut de ses quatorze ans, avait obtenu le droit d'y déroger, à condition de consacrer ce temps à l'entraînement. Kendrakar, qui se l'était vu confié un an plus tôt et qui l'avait immédiatement adopté, nourrissait d'ambitieux projets à son égard, qui exigeaient une condition physique excellente. Il lui avait déjà enseigné les rudiments du combat au bâton, et attendait maintenant qu'il se fût suffisamment perfectionné pour intégrer le Temple et être formé au métier d'invoqueur, élite des soldats de l'empire, qui avaient pour seule arme leurs sceptres et leurs connaissances des forces surnaturelles qu'ils manipulaient et qui leur permettaient, en plus de matérialiser leurs fantasmes, de contrôler des chimères, créatures mystiques réputées pour être aussi dangereuses qu'imprévisibles.
Ces projets étaient sans compter le mauvais caractère du garçon qui, en dépit du respect sans nom qu'il vouait à son maître, était à peu près, par principe, contre tout ce qui touchait de près ou de loin à la politique de l'empire. Il n'était donc pas question pour lui d'adhérer à quelque enseignement que ce fût si celui-ci avait pour finalité de servir un jour dans les rangs de l'empereur, qu'il tenait en partie responsable de son exil forcé et de sa présence à Dar-him. C'était également la raison pour laquelle, alors que la capitale se préparait à être assiégée, il se tenait là, debout, le regard fâché.
Kendrakar l'observait, un air bienveillant sur le visage, attendant qu'il se décidât à parler. Il connaissait l'adolescent et savait que, sous cet air renfrogné, quelque chose le tracassait, et que, dans leur petit face à face, il ne tarderait pas à céder. Woofang se montra plus coriace qu'à l'accoutumée mais finit tout de même par rompre le silence en avouant la raison de son amertume :
« Tu aurais accepté que je travaille pour lui, grogna t-il.
Jamais sans ton accord, répondit Kendrakar d'un ton doux. Sais-tu seulement combien de garçons de ton âge rêvent de se mettre à son service ? Je ne veux pour toi que ce qu'il y a de mieux.
Tu aurais accepté qu'Altaïr se serve de moi, si j'avais dit oui ? bredouilla l'adolescent.
Nous avons eu tous les deux une conversation assez... houleuse sur le sujet. Je t'aurais demandé de faire très attention, et j'aurais promis à Altaïr un régicide s'il ne te ramenait pas entier. Mais là n'est pas la question, tu as dit non, tu es assez grand pour décider seul. Maintenant, cesse de faire la tête, et si tu veux vraiment te promener vas-y, mais sois rentré avant la nuit.
Tu aurais quand même accepté qu'on se serve de moi, insista Woofang.
Pas qu'on se serve de toi, soupira Kendrakar, agacé par la mauvaise foi de son disciple.
Je m'en vais. Et je reviendrai plus jamais. »
La remarque du jeune garçon teinta de peine le visage de son maître qui, chaque jour un peu plus, se demandait s'il avait bien fait d'accepter de le recevoir chez lui. En un an, il avait le sentiment de n'avoir fait aucun progrès ; il était le seul à bénéficier du respect de Woofang, qui ne pensait toujours qu'à s'enfuir, parfois sous l'effet de la tristesse et de la colère, d'autres fois par simple esprit de contradiction. Il méprisait ouvertement l'empereur et ce qui s'y rattachait. Il évitait autant que possible de se mêler à la famille Annavatar, préférant demeurer seul dans son coin ou, comme aujourd'hui, en utilisant le chantage affectif pour avoir le droit de se promener au lieu de suivre l'entraînement qu'essayait tant bien que mal de lui imposer Kendrakar. Celui-ci n'avait cependant pas l'intention de perdre le jeune homme, auquel il s'était attaché bien malgré lui.
« Pourquoi tiens-tu toujours à t'en aller ? Tu méprises tout, pourquoi éprouves-tu donc tant de haine à l'égard de la noblesse ? Oublies-tu que j'en suis ? interrogea l'Aldarian visiblement attristé. 
Ce sont des lâches qui quittent tranquillement la ville pour échapper à son siège et laissent crever le peuple!
Woofang, le peuple qui ne souhaite pas combattre est accueilli dans l'enceinte du palais. On a évacué les nobles car ils savent où aller en-dehors de ces murs, pour faire de la place. Tu sais très bien qu'une fois à l'intérieur tout le monde sera en sécurité.
C'est ça. De toutes façons vous êtes tous pareils, pour vous les pauvres n'ont pas besoin de savoir où aller, les pauvres sont heureux avec ce qu'on leur donne ! »
Kendrakar prit sur lui pour conserver le silence, préférant ignorer son disciple que s'énerver contre lui et le punir pour son insolence. Il ramassa le bâton avec lequel Woofang était en train de s'occuper avant de lui demander l'autorisation de se promener dans la ville. Le jeune homme n'avait pas l'air d'en mener bien large, intrigué par le comportement de son maître qui ne le grondait pas. Le rouquin se redressa et un sourire amusé fendit son visage ;
« Je t'ai vu t'entraîner, tu te débrouilles bien, je pense avoir besoin de toi demain. Va t'amuser et reviens à la tombée de la nuit, je vous ferai à tous un exposé de ce qui nous attend. Si tu aimes ce bâton je t'en fais cadeau, prends-le. »
Woofang considéra un instant l'artefact que lui tendait son maître, long d'environ un mètre, noir et lisse, fait d'un matériau qu'il ne parvint pas à identifier, décoré à ses extrémités par quelques gravures d'or. Il était plus beau que celui que l'adolescent possédait déjà mais celui-ci connaissait assez son maître pour savoir que s'il acceptait, tôt ou tard, il serait amené à lui rendre des comptes. Aussi préféra t-il, avec un léger dédain, refuser l'offre :
« J'en ai pas besoin. »
Il tourna ensuite les talons. Cette fois, le partiarche de la famille Annavatar ne le retint pas et ses yeux verts en amande le suivirent jusqu'à ce qu'il eût passé l'énorme portail de bois qui, rattaché à un mur en pierre de taille de plusieurs mètres de hauteur entourant la propriété, constituait l'unique point de sortie. Kendrakar commençait à connaître le garnement et savait qu’il reviendrait après quelques heures d'errance, il ne s'inquiéta donc pas davantage et gagna le palais où l'empereur l'attendait avec de quoi l'occuper pour le restant de la journée.
Woofang erra longtemps sans but avant de finalement se rendre dans les quartiers pauvres, fatigué par une marche de plusieurs heures. Les pieds traînants et la mine sombre, il parcourait du regard les divers taudis qui s'offraient à lui et observait les gens qui y vivaient. Parfois, il posait les yeux sur des hommes mutilés par le temps ou la maladie ; une curiosité morbide s'emparait alors de son être tout entier et le dégoût finissait par lui faire reprendre sa route, la tête envahie de mauvais souvenirs.
Il atteignit enfin un endroit familier et décida de rendre visite à la jeune fille qui habitait la petite hutte encastrée dans un cul de sac entre deux maisons de pierre à moitié en ruines, et avec qui, petit à petit, il découvrait l'amour. Il se rendit devant l'énorme planche qui faisait office de porte et celle-ci tomba à terre au même moment, découvrant un bambin de six ans qui s'empressa de filer en riant, poursuivi par une adolescente blonde qui s'arrêta net en apercevant Woofang. Instinctivement, elle passa une main dans sa tignasse emmêlée pour dégager son visage et sourire à l'élu de son coeur avant de se jeter dans ses bras pour l'embrasser.
Le garçon avait su déceler la beauté discrète de Nathalie qui, lavée, habillée et coiffée, eût sans nul doute compté parmi les plus belles filles de la Cour Impériale. Malheureusement, sa fortune ne lui permettait pas de porter autre chose qu'une vieille robe usée par le temps et héritée d'une mère trop grande, et son quartier ne possédait qu'une fontaine dans laquelle trop de monde venait se laver et boire, ce qui compliquait les choses en matière d'hygiène. Depuis qu'il la connaissait, Woofang lui rapportait ce qu'il parvenait à chaparder dans la maison ; du savon, des gateaux, et même un foulard oublié par une invitée émêchée. En échange, Nathalie lui contait les légendes de la ville et l'histoire de l'Empire, pour le peu qu'elle en connaissait. Elle s'exprimait dans un Aldarian plus que correct, ce qui pouvait paraître surprenant venant de quelqu'un qui n'avait reçu aucune éducation mais qui se justifiait lorsque l'on apprenait qu'elle avait passé son enfance à écouter les histoires des troubadours de passage en ville. C'est ainsi que les deux jeunes gens passèrent deux heures ensemble, lovés l'un contre l'autre, assis sur les marches d'un perron désuet, profitant du beau temps et de la chaleur d'un été qui touchait à sa fin et qui, pour beaucoup, s'annonçait comme le dernier.
Autour d'eux, les gens allaient et venaient, dans une atmosphère surexcitée, affairés aux derniers préparatifs. Des mères de famille anxieuses rassemblaient ce qu'elles trouvaient de provisions et envoyaient leurs enfants puiser à la petite fontaine ce qu'ils pouvaient porter d'eau. Des pères s'armaient pour protéger leurs foyers si la ville venait à être envahie et condamnaient les fenêtres de leurs taudis avec de vieilles planches récupérées dans les quartiers marchands. Des dévots priaient, et, de temps en temps, un détachement de soldats au pas traversait les rues, s'efforçant de maintenir le calme au sein d'une population de plus en plus tendue.
Woofang et Nathalie décidèrent de faire le tour de cette ville qui peut-être, le lendemain à la même heure, ne serait plus qu'un mélange de ruines et de cendres. Ils n'eurent pas fait dix pas que le sol se mit à vibrer sous leurs pieds et un bruit long et sourd se fit entendre, accompagné d'un grincement sinistre, qui provoqua la même réaction chez tous ceux qui se tenaient non loin des deux jeunes gens ; les têtes se tournèrent instinctivement vers le Sud-Ouest, et, les quelques minutes que durèrent les bruits, les corps demeurèrent immobiles, comme si le temps avait suspendu son cours. Il y eut un dernier son, celui d'un choc entre deux éléments lourds, puis le silence, et enfin, la vie reprit dans une atmosphère plus tendue que jamais.
« Ils ont fermé le Troisième Anneau, murmura Nathalie. Plus personne ne peut entrer ou sortir de la ville maintenant... Ils vont fermer le Deuxième dans pas longtemps, tu devrais rentrer. »
Woofang hocha la tête et prit la jeune fille dans ses bras une dernière fois.
« Mais je comprends pas, pourquoi vous êtes pas allés vous réfugier au palais ? demanda t-il d'une voix inquiète. Ta maison est trop près des portes extérieures...
Parce que... ma mère a confiance en Daermon, il nous protège et protège cette ville, elle ne pourra jamais tomber aux mains de l'ennemi. Et puis, mon père tient à être aux premières loges si jamais ils arrivaient à entrer. Et aussi... par honneur... j'aurais trop honte de me présenter dans la maison de l'Empereur, à côté de tous ces gens bien nés et bien habillés. Nous sommes nés dans les bas quartiers... nous y mourrons. Mais ne t'en fais pas, moi aussi, j'ai confiance dans notre dieu et nos soldats. Je ne sais pas combien de temps durera le siège, alors disons... retrouvons-nous le lendemain de la victoire, au pied de la Porte d'Amatha.
Et si on perd ?
Et bien, retrouvons-nous le lendemain de la défaite, au pied de ce qu'il restera de la Porte d'Amatha... dépêche-toi de rentrer maintenant, ou tu finiras coincé ici.
Je t'aime... »
Les deux adolescents s'embrassèrent puis, douloureusement, se séparèrent.
Le son d'une corne retentit plus au Nord pour la première fois. Il y aurait encore deux appels, et, au quatrième, les portes du Deuxième anneau, celui qui encerclait les quartiers bourgeois, seraient scellées à leur tour, pour enfin, une heure plus tard, être imitées par les portes du Premier Anneau, qui délimitait le centre ville, dans lequel se trouvaient, entre autres, le palais impérial et le temple, et, à mi-chemin entre les deux, la villa Annavatar.Woofang courut aussi loin que son endurance le lui permit, regrettant son manque d'assiduité envers les enseignements de son maître. Il déclara néanmoins forfait lorsque les rues se mirent à remonter ; la ville était bâtie sur une colline et le centre ville se trouvait à son sommet.
Il s'arrêta pour reprendre son souffle, près de la Fontaine des Fortunés qui se trouvait sur une petite place bourgeoise entourée de buissons, tous plus colorés les uns que les autres en cette époque de l'année. Il plongea ses mains dans l'eau avant de se les passer sur le visage, mais ne but pas ; il avait vu un jour un chien errant s'y soulager et depuis, refusait catégoriquement de s'y désalthérer.
La cohue des bas-fonds avait laissé place à un calme déstabilisant. Le silence n'était troublé que par le cliquetis des armures des soldats qui passaient, ou par le claquement des volets qui se fermaient les uns après les autres. Le jour déclinait, et le ciel teinté de mauve, magnifique, se réflétait dans l'eau du bassin sur la margelle duquel s'était assis l'adolescent. Ses yeux se dirigèrent vers la muraille du Deuxième Anneau qu'il venait de franchir, et un frisson lui parcourut l'échine lorsqu' il réalisa que, derrière ces murs immenses qui lui masquaient la vue sur la plaine, l'ennemi était déjà là.
Sa crainte fit alors écho à la tension montante qui régnait dans la ville tout entière, et, oubliant sa fatigue, il reprit sa course dans les avenues montantes, passant les portes du Premier Anneau, trébuchant sur des pavés inégaux et bousculant d'ultimes passants pour enfin arriver, essouflé, devant le portail de la villa Annavatar. Il se donna quelques instants pour reprendre une certaine contenance, puis entra.
Le domaine était habituellement un lieu plein de vie, animé et bruyant, entre les enfants qui jouaient dans la cour surveillés par Nannie la gouvernante, Enarlis, d'un an le cadet de Woofang, qui s'occupait des chevaux avec Sylvain, le palefrenier, les domestiques qui allaient et venaient, affairés à leurs tâches ou encore Kendrakar et Daran, l'aîné de ses fils, qui s'entraînaient. Mais ce soir, à l'heure où les premières étoiles commençaient à scintiller, il n'y avait personne. Tout était silencieux et vide, plongé dans la pénombre d'une nuit tombante, et la lourdeur de l'air estival rajoutait à l'atmosphère quelque chose d'oppressant. Woofang craignit alors d'être arrivé trop tard. Il s'imagina le pire ; tous, partis sans lui se réfugier au palais. Il trépigna sur place en réfléchissant à toute vitesse sur la conduite à adopter mais, alors qu'il commençait à paniquer de se retrouver seul au millieu d'une ville assiégée, il remarqua enfin la faible lueur qui émanait au travers du rideau tiré d'une fenêtre située un peu plus loin.
Dans le salon éclairé par quelques bougies tenant sur un lustre qui, en dépit de sa sobriété, était d'excellente facture, une créature étrange jouait du luth, comme pour faire oublier à ceux qui se trouvaient là ce qui les attendrait le lendemain. L'homme était assis à même le sol, car dans son dos, deux gigantesques ailes en peau, d'un beau vert sombre et d'une structure identique à celles des chauve-souris l'empêchaient de se laisser aller dans l'un des fauteuils confortables de la pièce. Il était de deux bonnes têtes plus grand que les autres présents, et deux cornes de couleur émeraude sur son large front venaient en ajouter encore à sa hauteur, et contraster avec des cheveux d'un rouge flamboyant, tirés vers l'arrière en une multitude de petites tresses. Ses yeux bleu-vert étaient rivés sur son instrument alors que sa queue couverte d'écailles battait le tempo dans les airs. De temps à autre, il relevait la tête et son regard se posait sur les autres présents, à qui il adressait des sourires qui se voulaient réconfortants. Ce fut lui qui, d'un signe de tête, invita Woofang à s'asseoir près de lui.
Le garçon considéra le daermoor un instant, avant d'accepter et de timidement venir se poser par terre, à même le sol.
« Nous t'attendions, Woofang. »
Kendrakar se redressa dans son éternel fauteuil de bois noir, aux coussins recouverts d'un velours vert foncé, posa sur une petite table un verre de vin qu'il venait de vider. Par politesse, Darion s'arrêta de jouer. Le maître de maison reprit alors la parole :
« Ce n'est pas la peine de te cacher. Comment va Nathalie ? 
Ca vous regarde pas, répondit l'adolescent d'un ton tranchant. 
Non mais pour qui tu te prends ? Insolent! »
A la droite de Kendrakar, un grand blond du nom de Daran s'était levé, énervé. Aîné des fils Annavatar, il supportait difficilement les impolitesses de son cadet et ne manquait pas de le remettre à sa place dès que l'occasion s'en présentait. Un geste de son père le fit calmement rasseoir mais il continuait de fixer Woofang avec mépris.
« A mon avis, il n'a pas fait que parler avec sa Nathalie, railla t-il. 
Je suis pas comme toi, se défendit l'adolescent. »
Les deux frères adoptifs n'avaient jamais réussi à se supporter ; le comportement excessif du plus jeune agaçait le plus vieux qui ne pouvait s'empêcher de le provoquer. S'ils arrivaient à demeurer silencieusement dans une même pièce sans se battre, le conflit éclatait malheureusement dès que l'un des deux ouvrait la bouche. Sentant une énième dispute se profiler, Kendrakar jugea bon d'intervenir ;
« Ca suffit vous deux, demain matin l'ennemi sera devant nos murs, ce n'est pas le moment de vous chamailler. Daran, les invoqueurs rassemblés au temple seront répartis sur les remparts, ils seront chargés en cas de percée adverse d'aider au repli sur le deuxième anneau. Je compte sur toi. »
Le silence s'en suivit, que Darion jugea bon de briser en se remettant à jouer. Woofang ne décolérait pas, mais il savait que provoquer à nouveau son aîné serait se donner tort. Il se contenta de l'observer du coin de l'oeil, attendant un nouveau prétexte pour se faire entendre. Daran, plus sage, n'était malheureusement pas de ceux qui tendaient le bâton pour se faire battre, et se contenta de l'ignorer, en fermant les yeux et, comme son père, laissa la mélodie du daermoor envahir ses pensées tourmenées.

samedi 20 mars 2010

Prologue


Il est toujours intéressant de réaliser combien un passé peut vous rattraper, vous tourmenter, vous torturer de telle sorte que, malgré toutes les atrocités que vous ayez pu commettre de votre vivant – ou de votre mourant – vient un moment où le besoin se fait ressentir de tout coucher sur le papier. Je n'irai pas jusqu'à dire que c'est un moyen de me faire pardonner mes crimes, une confession intime dont tous les médias raffoleront. Vous savez comment ça marche. On est cruel, abominable, troquant le nom d'homme pour celui de monstre et puis, vient un temps où l'on perd en puissance, où le prédateur que l'on était devient proie. Affaibli, on se retrouve menacé. C'est alors le moment de ruser, de faire profil bas, de courir après d'imaginaires circonstances atténuantes pour échapper à la Justice. Folie, maladie, tant de fléaux auxquels on demande un dernier service. Il s'agit de convaincre. Alors on écrit, on décrit et on décrie tout ce que l'on a bien pu faire. Par-ci par-là, on glisse quelques « pardon » hypocrites comme si le mot seul suffisait à laver une âme de tous ses péchés. Le but est de faire pitié, d'attirer la compassion. De se faire bien voir par le fait même d'avouer ses fautes. Et surtout, ça fait vendre. De nos jours l'argent a remplacé l'honneur. Faisant partie de ceux à qui ça profite, je ne m'en plains pas. Un vieil adage dit que ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers. Voilà pourquoi après trois millénaires je me trouve toujours parmi vous – et sans doute, je partirai le dernier.
Il est vrai que je me targue un peu facilement d'être la pire ordure que cet univers ait connu ; ce n'est pas tout à fait exact. J'ai simplement su vendre mon âme au bon moment à une époque où c'étaient encore les dieux qui régnaient sur le monde. À vrai dire, je me fiche de ce que je peux bien être. Je ne compte plus les apparences que j'ai pu revêtir, les époques que j'ai pu traverser, les alias que j'ai pu prendre : seul mon nom d'origine a conservé son importance pour moi, dernière trace de mon identité d'antan à l'heure où la mémoire commence à me faire défaut.
Appelez-moi altesse. J'ai été prince avant d'être Homme. Seigneur Loïc. Maître du quatrième cercle des enfers. Autrefois. Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, cessons de perdre notre temps et venons-en directement au fait. Mon histoire – votre Histoire, lorsque je suis enfin apparu sur le continent Aldarian. J'étais jeune, arrogant, avide de Pouvoir et de méfaits. J'avais la tête remplie de plans diaboliques mais pas encore assez d'influence pour les mettre en application. Cette influence, ce n'était certainement pas chez moi que j'allais la trouver ; je n'étais qu'un petit jeune dans une grande fratrie de démons sanguinaires et sans pitié.
Cette histoire-là ne figure pas dans vos manuels d'école. Toutefois, si vous faites partie des millions de touristes qui ont déjà eu l'occasion de visiter le Musée Impérial de Dar-him, vous trouverez certains passages familiers. Les portraits des têtes couronnées vous reviendront en mémoire – alors vous pourrez vivre mon récit comme si vous y aviez été.
Commençons, si vous le voulez bien. Je ne suis pas présent dans les premiers chapitres – ne vous en étonnez pas. J'ai mis du temps à intervenir. Pour être tout à fait honnête, tout ce qui se déroule avant mon apparition a été écrit par mon cher ami Erwan, éternel nostalgique de cette époque perdue. Moi, je ne suis que son humble traducteur.
Pour ceux qui auraient séché leurs cours d'Histoire, je vais replacer les choses dans leur contexte ; Il faut savoir qu'il existe d'autres mondes à côté du nôtre – je me répète, mais il ne faut pas négliger ce détail, qui a son importance. Le monde d'Altorie – le mien – et le monde d'Aldaria – le vôtre – ont toujours été très proches, et passer de l'un à l'autre était facile pour qui en connaissait l'existence en ce temps où la magie existait encore.
Cela faisait un moment que j'avais trouvé mes cibles et que je les observais, que je les étudiais. Je connaissais leurs faiblesses. Je savais leur folie.
Il était une femme qui s'ennuyait dans sa grande tour de marbre et d'ivoire. Elle se faisait appeler Shadow – et ma foi, personne ne lui avait jamais connu d'autre nom. Une vraie emmerdeuse, si vous me permettez ce terme, toujours en quête de pouvoirs plus dangereux les uns que les autres dans le simple but d'être admirée. Si vous voulez mon avis, ce n'était qu'une gamine en quête de reconnaissance et, malheureusement pour elle, la télé-réalité n'existait pas encore.
Elle finit cependant par se lasser de sa propre exubérance. Elle désirait repartir de zéro et passer à des activités plus sérieuses. Elle partit voir ailleurs, dans un autre univers, bien plus intéressant à ses yeux de par sa nouveauté et y rencontra Altaïr, qui n'était rien de moins que le souverain de l'empire d'Aldaria. Nombre de fois ils s'affrontèrent, firent la paix, trahirent leur trêve et s'affrontèrent à nouveau. Longtemps ils furent ennemis ; ils finirent amants.
C'est par cette idiote que, plus tard, moi aussi, j'entendis parler de votre monde. Vous saurez pourquoi. Plus tard.
Si Aldaria m'intéressait tant à l'époque, c'est peut-être pour la tension qui y régnait, les intrigues qui s'y cachaient. Chez moi l'on ne trouvait plus rien de tel depuis qu'avait été signé un « Traité de Paix universelle ». Je vis alors l'occasion rêvée de faire d'une pierre deux coups pour ramener la discorde en Altorie, monter un peu en grade et m'amuser là-bas, dans ce monde parallèle où j'étais mon seul maître.
Le monde d'Aldaria était si parfait que le chaos extérieur n'avait pas besoin de moi : Shalmsherra, qu'on surnommait « la dame de glace », menait son projet de siège à merveille. Depuis plusieurs années maintenant, l'organisation secrète des Souterrains, à la tête de laquelle elle se trouvait, gagnait en puissance et avait décidé de passer à l'acte.
Ils rallièrent les Mennronriens, peuple d'un empire hostile du Sud-Ouest, et s'apprêtèrent à entrer en guerre. Pour ce faire, Shalmsherra, possédant de grands pouvoirs que, à l'instar de Shadow, elle maîtrisait à la perfection, ouvrit un portail antique permettant le déplacement de masse. Son armée put alors, tout à son aise, entreprendre d'anéantir Dar-him – notre si belle capitale.
Le spectacle s'annonçait grandiose et je me délectais déjà de ce que ferait, à son tour, ma propre armée dès lors que je l'aurais réveillée. Les Aldarians furent cependant avertis de ce qui se tramait et eurent donc le temps d'organiser leurs défenses.
Evidemment, les choses ne se passèrent pas comme elles avaient été prévues – c'eût été trop facile. Mais plutôt que de palabrer, je vais vous laisser lire ce que d'autres ont su écrire mieux que moi. Ne vous attristez pas ; nous nous reverrons bien assez tôt.