samedi 20 mars 2010

Prologue


Il est toujours intéressant de réaliser combien un passé peut vous rattraper, vous tourmenter, vous torturer de telle sorte que, malgré toutes les atrocités que vous ayez pu commettre de votre vivant – ou de votre mourant – vient un moment où le besoin se fait ressentir de tout coucher sur le papier. Je n'irai pas jusqu'à dire que c'est un moyen de me faire pardonner mes crimes, une confession intime dont tous les médias raffoleront. Vous savez comment ça marche. On est cruel, abominable, troquant le nom d'homme pour celui de monstre et puis, vient un temps où l'on perd en puissance, où le prédateur que l'on était devient proie. Affaibli, on se retrouve menacé. C'est alors le moment de ruser, de faire profil bas, de courir après d'imaginaires circonstances atténuantes pour échapper à la Justice. Folie, maladie, tant de fléaux auxquels on demande un dernier service. Il s'agit de convaincre. Alors on écrit, on décrit et on décrie tout ce que l'on a bien pu faire. Par-ci par-là, on glisse quelques « pardon » hypocrites comme si le mot seul suffisait à laver une âme de tous ses péchés. Le but est de faire pitié, d'attirer la compassion. De se faire bien voir par le fait même d'avouer ses fautes. Et surtout, ça fait vendre. De nos jours l'argent a remplacé l'honneur. Faisant partie de ceux à qui ça profite, je ne m'en plains pas. Un vieil adage dit que ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers. Voilà pourquoi après trois millénaires je me trouve toujours parmi vous – et sans doute, je partirai le dernier.
Il est vrai que je me targue un peu facilement d'être la pire ordure que cet univers ait connu ; ce n'est pas tout à fait exact. J'ai simplement su vendre mon âme au bon moment à une époque où c'étaient encore les dieux qui régnaient sur le monde. À vrai dire, je me fiche de ce que je peux bien être. Je ne compte plus les apparences que j'ai pu revêtir, les époques que j'ai pu traverser, les alias que j'ai pu prendre : seul mon nom d'origine a conservé son importance pour moi, dernière trace de mon identité d'antan à l'heure où la mémoire commence à me faire défaut.
Appelez-moi altesse. J'ai été prince avant d'être Homme. Seigneur Loïc. Maître du quatrième cercle des enfers. Autrefois. Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, cessons de perdre notre temps et venons-en directement au fait. Mon histoire – votre Histoire, lorsque je suis enfin apparu sur le continent Aldarian. J'étais jeune, arrogant, avide de Pouvoir et de méfaits. J'avais la tête remplie de plans diaboliques mais pas encore assez d'influence pour les mettre en application. Cette influence, ce n'était certainement pas chez moi que j'allais la trouver ; je n'étais qu'un petit jeune dans une grande fratrie de démons sanguinaires et sans pitié.
Cette histoire-là ne figure pas dans vos manuels d'école. Toutefois, si vous faites partie des millions de touristes qui ont déjà eu l'occasion de visiter le Musée Impérial de Dar-him, vous trouverez certains passages familiers. Les portraits des têtes couronnées vous reviendront en mémoire – alors vous pourrez vivre mon récit comme si vous y aviez été.
Commençons, si vous le voulez bien. Je ne suis pas présent dans les premiers chapitres – ne vous en étonnez pas. J'ai mis du temps à intervenir. Pour être tout à fait honnête, tout ce qui se déroule avant mon apparition a été écrit par mon cher ami Erwan, éternel nostalgique de cette époque perdue. Moi, je ne suis que son humble traducteur.
Pour ceux qui auraient séché leurs cours d'Histoire, je vais replacer les choses dans leur contexte ; Il faut savoir qu'il existe d'autres mondes à côté du nôtre – je me répète, mais il ne faut pas négliger ce détail, qui a son importance. Le monde d'Altorie – le mien – et le monde d'Aldaria – le vôtre – ont toujours été très proches, et passer de l'un à l'autre était facile pour qui en connaissait l'existence en ce temps où la magie existait encore.
Cela faisait un moment que j'avais trouvé mes cibles et que je les observais, que je les étudiais. Je connaissais leurs faiblesses. Je savais leur folie.
Il était une femme qui s'ennuyait dans sa grande tour de marbre et d'ivoire. Elle se faisait appeler Shadow – et ma foi, personne ne lui avait jamais connu d'autre nom. Une vraie emmerdeuse, si vous me permettez ce terme, toujours en quête de pouvoirs plus dangereux les uns que les autres dans le simple but d'être admirée. Si vous voulez mon avis, ce n'était qu'une gamine en quête de reconnaissance et, malheureusement pour elle, la télé-réalité n'existait pas encore.
Elle finit cependant par se lasser de sa propre exubérance. Elle désirait repartir de zéro et passer à des activités plus sérieuses. Elle partit voir ailleurs, dans un autre univers, bien plus intéressant à ses yeux de par sa nouveauté et y rencontra Altaïr, qui n'était rien de moins que le souverain de l'empire d'Aldaria. Nombre de fois ils s'affrontèrent, firent la paix, trahirent leur trêve et s'affrontèrent à nouveau. Longtemps ils furent ennemis ; ils finirent amants.
C'est par cette idiote que, plus tard, moi aussi, j'entendis parler de votre monde. Vous saurez pourquoi. Plus tard.
Si Aldaria m'intéressait tant à l'époque, c'est peut-être pour la tension qui y régnait, les intrigues qui s'y cachaient. Chez moi l'on ne trouvait plus rien de tel depuis qu'avait été signé un « Traité de Paix universelle ». Je vis alors l'occasion rêvée de faire d'une pierre deux coups pour ramener la discorde en Altorie, monter un peu en grade et m'amuser là-bas, dans ce monde parallèle où j'étais mon seul maître.
Le monde d'Aldaria était si parfait que le chaos extérieur n'avait pas besoin de moi : Shalmsherra, qu'on surnommait « la dame de glace », menait son projet de siège à merveille. Depuis plusieurs années maintenant, l'organisation secrète des Souterrains, à la tête de laquelle elle se trouvait, gagnait en puissance et avait décidé de passer à l'acte.
Ils rallièrent les Mennronriens, peuple d'un empire hostile du Sud-Ouest, et s'apprêtèrent à entrer en guerre. Pour ce faire, Shalmsherra, possédant de grands pouvoirs que, à l'instar de Shadow, elle maîtrisait à la perfection, ouvrit un portail antique permettant le déplacement de masse. Son armée put alors, tout à son aise, entreprendre d'anéantir Dar-him – notre si belle capitale.
Le spectacle s'annonçait grandiose et je me délectais déjà de ce que ferait, à son tour, ma propre armée dès lors que je l'aurais réveillée. Les Aldarians furent cependant avertis de ce qui se tramait et eurent donc le temps d'organiser leurs défenses.
Evidemment, les choses ne se passèrent pas comme elles avaient été prévues – c'eût été trop facile. Mais plutôt que de palabrer, je vais vous laisser lire ce que d'autres ont su écrire mieux que moi. Ne vous attristez pas ; nous nous reverrons bien assez tôt.